Série "Les arbres se souviendront" - Fabien Collini
- La maison était encore debout quand nous avons commencé à l’ouvrir. Ses murs portaient la chaleur des anciens étés. Ses fenêtres gardaient la mémoire des visages qui s’y étaient penchés. Puis les hommes sont partis. La porte est restée close, longtemps. La pluie est entrée par le toit. Le vent a soulevé la poussière. Les oiseaux ont traversé les chambres. Nous avons avancé lentement. Racine après racine, feuille après feuille, nous avons soulevé les dalles, fendu les marches, traversé le seuil. Un enfant est revenu, des années plus tard. Il n’était plus un enfant. Il a reconnu la maison, puis ne l’a plus reconnue. Il a posé la main sur la feuille qui portait son ancien toit. Il a pleuré sans bruit. Nous avions gardé l’image pour lui.
- Nous ne les avons pas vus depuis longtemps. Ils chassent ceux qui mangent nos feuilles. Nous les avons appelés, nous les abritons. Ils sont nombreux à veiller sur nous. Les hommes se sont retirés de leurs territoires de pierre et de bitume. Nous nous y installons, nous fracturons leurs œuvres sans vie. Dans les anfractuosités, nous nous glissons. Nous ouvrons les failles, nous éclatons les brèches ; lentement, sous notre couvert, ils reviennent.
- Ils ont été sentis par ceux de la lisière, bien avant la poussière de leurs pas. Puis ils étaient là, par centaines d’humains, marchant vers le nord. Ils étaient épuisés, silencieux. Leurs jeunes pleuraient. Quand la lumière a disparu, ils se sont arrêtés et ont fait brûler nos restes. Certains ont cherché nos anciennes graines, d’autres ont arraché nos feuilles. Ils les ont mangées. Nos toxines les ont fait vomir. Ils sont partis. Ils ont laissé l’un d’eux pour nous nourrir.
- L’homme est arrivé seul, bien après la saison des cendres. Nous l’avons senti avant son pas. Il portait sur lui l’odeur du métal, de la peur et des villes brûlées. Il a marché jusqu’à nous sans lever les yeux. Ses mains tremblaient. Ses vêtements étaient lourds de poussière. Derrière lui, les chiens des hommes criaient encore, mais leur course faiblissait. Il est monté dans nos branches. Nous avons refermé nos feuilles autour de lui. Sa respiration battait contre notre écorce comme un oiseau pris au piège. Puis le tonnerre a claqué. Les chiens se sont tus. Les hommes ont regardé le tronc, la nuit, le ciel sans pluie. Ils sont repartis. Au matin, son corps était froid. Nous l’avons gardé. Lentement, nous l’avons rendu à la terre.
- L’homme a surgi, seul. Il marchait depuis des heures. Ceux de la lisière ont perçu son pas chancelant. Parfois, il s’arrêtait, écoutait. Les chiens, les hommes et leur haine marchaient aussi vers lui. Il est monté dans l’un des nôtres. La terreur était en lui, forte et violente. Les chiens tournaient autour du tronc. Un claquement de tonnerre. Ils l’ont laissé pour nous nourrir.
- Ils sont revenus lorsque les villes ont cessé de briller. Depuis longtemps, nous poussions dans leurs routes ouvertes, dans les murs fendus, dans les places où personne ne venait plus. D’abord, il y eut les herbes. Puis les ronces. Puis les renards, les oiseaux, les insectes, les bêtes lentes qui ne connaissaient plus la peur des moteurs. Les hommes sont arrivés plus tard. Ils marchaient en petits groupes, fatigués, silencieux, serrant contre eux des enfants et des sacs de graines. Ils regardaient nos branches comme on regarde une maison. Nous les avons laissés entrer. Nous avons donné de l’ombre, des fruits, des feuilles mortes pour couvrir leurs sols. Ils ont dormi sous nous. Cette fois, ils ne coupaient pas. Ils demandaient.
Plus de 370 millions d’années avant notre apparition, les arbres étaient déjà une mémoire du vivant. Ils ont traversé les âges, les bouleversements du climat, les extinctions, les renaissances. Puis ils ont vu apparaître Homo sapiens, il y a environ 300 000 ans.
Depuis 10 000 ans, l’être humain façonne son environnement avec une intensité croissante. Cette interaction, devenue souvent prédation, a profondément modifié les équilibres de la vie sur Terre.
Aujourd’hui, les premiers signes alarmants apparaissent. Un consensus scientifique établit que l’activité humaine provoque des extinctions massives, des dérèglements climatiques et des transformations majeures des écosystèmes. Ces bouleversements se déploieront sur une période très courte à l’échelle du vivant : quelques siècles à peine, après des centaines de millions d’années d’équilibres lentement construits.
Les arbres seront les témoins de ces changements. Ils porteront, dans leur matière, les traces des mutations à venir.





